L'histoire, de celles qui se racontent de bouches à oreilles bien intentionnées, retient souvent la motivation qui anime les artisans des quelques voies d'exception qui se croisent ici ou là. J'aime ces lignes naturelles, marquées par l'évidence de leur cheminement et qui portent une histoire de tentation à laquelle une poignée de rêveurs solitaires ont succombé.

L'Os à moelle est un bout du monde qui retient la convoitise lorsque, dés les premières heures de la journée, le soleil efface tous les contrastes de forme, pour ne faire émerger que la hauteur troublante des coulées grises et oranges.
Les copains du coin parlent du secteur et de la ligne avec un ton respectueux de l'ouvrage précurseur que Laurent a installé dans le vallon. C'était pour moi une évidence que d'aller y griffer le chausson et plus particulièrement dans cet abus ... au péril du pécher de tentation.
Par le détour de ses voisines, je m'installe sur le contact de la face. Ce n'est pas le miroir que l'on imagine vue du bas, mais les lignes offrent de belles envolées pouvant aller jusqu'à 55m. J'apprécie ce temps de patience qui me fait mieux apprivoiser le mythe issu des récits et tentatives qui se racontent. D'un mur dalleux à l'autre, j'enchaîne à vue les 5Om d'une ligne bien conti, Un air d'abus, faite d'une L1 variée en 8a et d'un mur terminal déjà bien technique et résistant en 8b. Mes placements me permettent l'économie d'en faire l'intégralité en tendus de doigts.
Les détours et ronds de jambes s'étant épuisés, il convient d'aller me confronter à l'objet de ma convoitise. Ya de l'abus dans l'air est une ligne demeurant mythique. Elle a retenu en 2001 l'attention et l'ouvrage de Laurent TRIAY : 50m majeurs, en trois relais, que dessine un pointillé parfaitement vertical de plaquettes. La voie a de quoi m'installer dans la durée par abus de hauteur. Elle présente une esthétique qui cause et ... la première réalisation n'a toujours pas abouti. Il y a là des arguments qui titillent mes sens et réveillent des souvenirs de réussite très enrichissants.
Un premier quart à mobilité délicate en 7b/b+, suivi d'un deuxième quart sympa plus aisé, conduisent à la chaîne du R1. Le troisième quart est un mur exigeant obligeant à bien cheminer pour optimiser les faiblesses de préhension. Un dernier mouv délicat sous la chaine du R2 assure un 8a. Cette première étape de bonne conti, loin d'être très retord, se mérite par l'observation qu'elle nécessite, où il faut se convaincre de l'opportunité de certains repos ... et il vaut mieux en prendre avant la suite.
Le quatrième quart relève d'une rési dans un mur dalleux en léger dévers à 15/20°. Trois sections teigneuses, techniques, dont une assez ... engagée, composent cette fin de voie. Coté technique, l'ayant solutionnée, puis enchaînée au deuxième run, je sais avec inquiétude que je suis trois fois en limite d'extension pour ma taille et donc en limite de charge sur des griffes de pied qu'il vaut mieux ne pas décrocher. En celà l'enchaînement de ces trois sections m'impose une marge de contrôle assez limitée.
Au troisième run (2ème essai), je m'offre la First-Ascent de cette ligne. J'adore cette sensation qui me fait devenir plus réceptive à mesure que les mouvs s'enchaînent et me rapprochent de l'objectif. C'est un mélange d'interrogations, de solutions impatientes qu'il faut contrôler, d'une conscience accrue qui m'isole et de gestuelles plus généreuses dans des situations improbables qui se rendent possibles.
Au bilan, je compte ainsi un premier run, pas fini, mené à vue jusqu'au premier point après le R2, pour cause de pétrification et d'anesthésie par un froid extrême, sous les bourrasques et les flocons d'une fin d'aprem. Puis je m'emploie dans le calage sérieux et abouti d'un deuxième run le lendemain, cette fois-ci au soleil, et ... je la réalise au 3ième run le surlendemain, toujours au soleil.
Complètement absorbée par cette technicité qui emploie, il m'est difficile d'en nuancer la cote relativement à mes expériences précédentes. J'ai été informée de l'appréciation d'un très bon grimpeur local, expérimenté et en forme sur des lignes exigeantes, et celle d'un ouvreur averti très entreprenant, s'interrogeant sur un probable bon 8c+. Peu importe la distinction, je la retiens 8c/c+ en attendant d'autres empreintes concluantes. Les répétitions le préciseront encore une fois, et je me satisferai de la cote qui se définira. Si je prends la densité d'investissement de Pull over (Verdon) en référence, alors celle-ci lui est bien inférieure (... ou alors, la cote de Pull est bien celle que je suppose). La nature technique et rési de ses quinze derniers mètres s'apparente à The wall (Bourgogne), en plus teigneux, mais bien moins long. De plus, elle n'a pas, ni la charge de départ, ni une longueur de technicité comparable à celles de Souvenir du pic.
Pour avoir une représentation locale bien diversifiée, je tiens surtout cette ligne comme l'un des must du vallon, comme peuvent l'être Souvenir du pic ou certaines lignes de Baygon (Le duel..) ou du Coeur (Cardiaque..), exigente de technicité, juste assez physique, mais échappant aux standards violents, traumatisants ou aléatoires-morphos des grosses cotes.
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Pour que l'Histoire rende une équité à l'artisan de cette ligne, je ne suis pas partie par la première longueur d'un 6a. Je me suis laissée dire que Laurent visait l'enchaînement One-shot des 80m de cette face. Initiée à l'école du Tarn, cela me rappelle quelques autres voies-abus bien plaisantes ... dont il fût l'un des faiseurs de rêves.
Voilà, aux premières heures du matin, je me sentirai apaisée de ne plus regarder ce bout du monde de la même façon, soulagée de ne plus être troublée par un grand mur tout lisse aux couleurs chatoyantes, aux coulées évocatrices qui démangent.













