Ski hike, Briançon, France

500... Rise of continuity

15 novembre 2014

Cinq cent voies dans le 8ième degré trace une expérience de vie bien remplie au contact du caillou... pas si simple d'en résumer le vécu. A chaque jour me plaçant au pied du caillou, ma convoitise n’a d’égal que ma curiosité et quelle que soit sa taille, ce caillou me contente. Je le grimpe comme si l’escalade avait été créée le matin même. Chaque premier pas, de chaque voie que je choisis, génère sa boulimie d’envie et me donne une raison suffisante d’entretenir ma motivation.

Pour avoir côtoyé quelques accidents de bons copains me rendant impuissante dans la compassion, et pour m’être aussi blessée de nombreuse fois, parfois lourdement, subissant en cela le manque et la frustration, j'aborde aussi chaque voie comme si ce run devait être le dernier qu’il m’est offert de grimper. Pour la manière, je grimpe sous l’emprise d’une acuité des sens à fleur de peau. N’ayant strictement rien à démontrer, ni rien à devoir, je grimpe comme une morte de faim, juste pour le plaisir. L’escalade ne me donne pas la liberté, elle la construit, pour partie. Je me sens libre et privilégiée de la choisir hors des schémas convenus, sans vitrine, sans complaisance ni contrainte.

Plus qu’une passion aveugle ou addictive, ces 500 voies, dans cette difficulté symbolique, auront été une respiration de chaque instant.

Origine

Mon premier 8a fût réalisé il y a 10 ans, en 2004, dans les gorges du Tarn. Dix années plus tard, je mesure ma chance, cet opportunisme non conscient, d’avoir construit mes perceptions de l’escalade dans un lieu aussi propice. Beaucoup de mes représentations sont issues de ces balbutiements, tant sur le fond technique, que sur la forme. Beaucoup de ces voies ont conditionné la manière que je privilégie. Ces longues voies, m’ont appris à gérer mes ressentis, à éveiller mes perceptions du moindre effort, à préférer grimper en tendu plutôt qu’en arqué, à arrondir sans violence mes gestuelles aux limites de ce qui me semblait pouvoir se caler, à percevoir finement les micros-équilibres d’une situation tentaculée. Sur ces lignes sans fin, j'ai appris à respirer, non seulement pour soulager l’effort, mais surtout pour disposer d'un temps suffisant, utile à prendre de l'information et ressentir la cohérence d'une résolution.

Ces 10 années, déroulant ainsi leur accumulation d’expérience, m’ont mis en liaison avec le caillou, comme une synapse libérant un potentiel d'actions que déclenche le simple contact à la matière.

Les cotations... sont-ce ? ou pas

Je tiens la cotation pour ce qu'elle est, comme elle m'est rapportée, comme je m'en informe. Je préfère parfois taire mes appréciations, pour ne pas avoir à décoter quelques lignes bien dans ma filière. Quant aux ouvreurs ou amis que j'aime, cela me gêne de les affecter par mes ressentis attachés parfois aux bijoux qu'ils ont ouverts ou réalisés. D'autres s'étonnent, pour avoir repris certains des enchaînements dont j'ai pu signer la première réussite, car il leur semble bien que l'effort et sa technicité sont sous-évalués. L'expérience n'est pas affaire de nombre, encore moins affaire de genre, et la mienne m'apporte, raisonnablement, la capacité d'une appréciation avertie. Pour moi, la diversité des influences du terrain me conforte dans le respect des autres points de vue. Ce, d'autant que je peux aussi me vautrer, et cela m'est arrivé sur quelques lignes, un jour de fatigue, ou par lassitude d'une pratique trop chargée, ou plus simplement sous l'influence d'une météo pourrie, voire dantesque.

Alors que la cotation m'importe vraiment peu au regard de ma séduction pour une ligne, la majorité de ces voies sont correctement évaluées dans le 8ième degré, mais probablement que pour une poignée d'entre elles, cette cotation me fait juste sourire au seul motif des deux orientations de sa relativité. Plus intimement, pour les lignes d'exceptionnelle difficulté, j'adore cette sensation absorbante faite d'un fourmillement d'interrogations, de solutions impatientes qu'il faut contenir ou contrôler, faite aussi d'une conscience accrue qui m'isole du réel, faite encore de gestuelles plus généreuses dans les situations improbables qui se rendent possibles.

Les lieux

Ce sont 123 sites distincts parcourus, et plus de 200 si des hauts lieux comme le Tarn, St Guilhem, St léger, le Verdon, Rodellar ou Céüse, et quelques autres, se décuplent en des secteurs singulièrement indépendants. Si pour l’essentiel, ces sites se répartissent sur le continent européen, j’ai eu l’opportunité d’aller user la gomme sur les continents, africain, asiatique, sud américain, Australien, en Nouvelle-Zélande, au Canada, et j'ai vidé le sac à magnésie le long d'un roadtrip s'égrainant sur 33 états nord-américains.

Quelques-uns de ces sites m’ont stupéfaite par la mesure de leur aberration géologique, comme la colo de Tom et je rie, le voyage au travers de l'océan minéral du Titan-dévers de la Ramirole, La draperie de Hulkosaure, l’amplitude des voûtes de Getu-valley, les couleurs chatoyantes au petit matin de coulées évocatrices qui démangent... au secteur Baygon de St Guilhem, la proue anguleuse de Spank the Monkey à Smith-Rock, l’excessive voûte à trous de Galetas, les concrétions du gouffre de Sycati à Kalymnos, les cupules des longueurs-abus du Tarn.

Je me suis aussi satisfaite de sites totalement anecdotiques comme dans ce tréfonds de ma Bourgogne, la diabolique grotte de Tebsima où sévirent les cervols, site ne portant qu’une seule voie d’à peine 20m en plafond, ou encore dans un méandre de La Loue, sous la Chênaie de Rurey, mon centième site parcouru, où j'ai déroulé Kairn.con , une inspiration subliminale perdue aux fins-fonds d'une reculée oubliée de la Franche-Comté.

Le must des musts

A chaque époque de mon apprentissage, j’ai ressenti certaines lignes de grimpe comme très exceptionnelles. C’est une appréciation très relative, où se mêlent l’expérience, l’esthétique, l’état de forme, la qualité de contact, les singularités du relief, la diversité des gestuelles, l’audace d’une ouverture visionnaire associée à la pertinence d’un équipement respectueux.

Une bonne vingtaine de voies font partie de mon Best-of. Le niveau de difficulté ne faisant pas la valeur du contenu de l'écrin, elles couvrent toute l’échelle de la cotation. Seraient-elles encore estimées 5 étoiles à l’appui d’une expérience de 500 longueurs dans le 8 ... probablement. Une chose est sûre, le must des musts est hors échelle. Tom et je ris est cette ligne de 60m portant à elle seule toutes les variations de colo que même l'imagination de suffit pas à s'inventer. Je tiens cet interminable voyage vertical comme le Graal d'une vie de grimpeur, fusionnant tous les arguments de l'imaginaire et de l'excellence. Qu’importe la cotation, dés lors qu’on a la ligne et l’attractivité de sa tentation, de son audace.

S'il est un site sur le haut du podium, l'appréciation est évidemment subjective, mais la rive gauche du Verdon porte une diversité géologique vraiment sans égale et, quelle qu'en soit la bravoure, la liberté d'esprit et la difficulté, on y trouve une densité rare de lignes majeures suivant la logique d'un tracé naturel.

Les rencontres

Si discrets soient les gens avec lesquels je partage quelques moments de grimpe, ces gens sont des motivés, souvent très motivants, parfois peu aguerris, parfois des mythes de l'escalade française ou internationale. Si petits, reculés, ou visionnaires, soient les sites où je les rencontre, ces personnes me font avancer, ou inspirent mes lignes de grimpe et la manière de mon approche. Ces quelques-uns s'accaparent la représentation de ma passion, ses expériences et parfois ses performances. J'aime ces quelques-uns, ces quelques-unes, pour la générosité, l'authenticité et la simplicité de ces moments qu'ils m'ont partagé. Certains vrais forts grimpeurs, sont aussi de vraies belles personnes.

Je me dois aussi d'évoquer quelques ouvreurs singuliers ayant laissé des empreintes de terrain exceptionnelles, que l'histoire retiendra comme des œuvres relevant de l'Art. Je vous remercie pour m'avoir appris que la grimpe ne se consomme pas, et n'est pas la vitrine de pseudo-combat d'idolâtres. Par vos lignes, j'ai appris à privilégier la logique d'un tracé naturel, en harmonie avec un équipement éthique laissant bien grimper, privilégiant l'audace, l'improbable, et l'intime satisfaction d'une réussite élégante. Ces quelques monuments de lignes visionnaires ont installées mes motivations à la bonne place et dans le bon ordre.

Au titre des rencontres, les Petzl-Roctrip fédèrent des individus éparpillés aux quatre points cardinaux de la planète. C’est pour moi l'occasion de rencontres improbables avec quelques-uns des grimpeurs internationaux que j’apprécie. Coté émotion, ces regroupements retiennent aussi ma séduction pour des lieux que la nature aura exceptionnellement façonné. Petite, ces grimpeurs d'exception, et ces lieux défiant l'imaginaire, m'ont appris à reculer mes représentations du possible.

Le Team excellence de la FFCAM fédère des motivations sur des objectifs de grimpe très ciblés. Ce peuvent être une voie sportive sur un spot mythique, ou une ligne de plusieurs longueurs dont le cumul de difficulté est ambitieux. Il se dégage de ce groupe à la fois une simplicité individuelle et une implication technique de chacun au bénéfice du groupe. Cette générosité sportive génère son lot de complicité et d’estime. Je n’en revenais pas étant gamine de côtoyer des Diego, Olive, Fab, Pierrot, Didou, Gé, Babar, et ils n’imaginent pas à quel point ils ont eux aussi porté... tellement de mes envies d’aller plus loin. Ce vécu-là est chargé d'affects et de gratitude.

Évoquer ces 500 voies dans le 8, et remercier mes partenaires actuels d'aventures, EB, Petzl, Volx Climbing Holds, Millet, et passé Beal, Prana, c'est juste leur partager un peu de cette accumulation symbolique d'arquées, pinces, inverses, réglettes, plats, cupules, colos et autres jetés et lolottes.

... et maintenant

J'ai privilégié une manière développant une très forte conti. Cet étalement du temps que je me suis accordé dans chaque voie m’a imprégné de souvenirs durables. En cela, je sais d’où je viens, et me réveillant un peu sur le constat du nombre, je sais qu'il ne me manque rien. Cela me donne une bonne idée de ce qu’il me reste à espérer : prendre du plaisir à grimper avec les pensées de la gamine que j'ai été et que je tente encore parfois de rester, des pensées d'un monde vertical qui me fait encore simplement rêver, sans illusion, ni contrainte, ni dépendance.

En cette fin 2014, je suis encore blessée... mais le temps va faire son oeuvre et il m'en faudra plus... pour que les 500 prochaines ne soient toutes aussi épanouissantes.