Ski hike, Briançon, France

Bercy... c'est fini

25 septembre 2016


2014

Début 2014, en rentrant de mon roadtrip aux USA, je me suis relancée dans une saison de compétition. M’étant remise au bloc pendant mon séjour américain, cela me tentait de refaire des compétitions en bloc, en plus de la difficulté. Et puis je me suis inspirée de mon aînée, Cécile Avezou, qui avait terminée sur le podium des championnats du Monde du combiné en 2012 à Bercy. Je me suis donc lancée, je voulais participer au championnat du Monde du combiné à Munich en août et Gijon en septembre.

La fédération a créé ainsi des critères pour pouvoir se qualifier aux championnats du Monde dans cette discipline : participer aux finales des trois championnats de France. J’ai rempli le contrat, en finissant à la 4e place en bloc, 7e en vitesse et 2e en difficulté, m’octroyant par la même occasion le titre (encore anecdotique) de championne de France du combiné.

Tactiquement, je savais qu’il fallait miser beaucoup sur la vitesse pour viser un podium au championnat du Monde. C’était évidemment mon point faible. Je suis partie de zéro, ou plutôt de pas loin de 15secondes. Les autres compétitrices allaient surement négliger cet aspect, bien que la vitesse ait autant d’importance dans le bilan que les autres disciplines.

J’ai passé du temps avec Sylvain Chapelle à Voiron, que je ne remercierai jamais assez pour son apport, me permettant de découvrir et construire mon niveau en vitesse. J’ai adoré partir de zéro dans cette discipline, j’avais tellement à apprendre et découvrir. Moi qui suis accro aux très durables conti en falaise, dés la première séance, la discipline m'a intriguée par sa richesse et sa complexité. De plus, l’équipe de France de vitesse m’a accueillie très singulièrement à bras ouverts, sans retenue... ni snobisme de genre.

Pour parfaire ma préparation et me tester en situation, j’ai participé à des coupes du Monde dans les trois disciplines. Lors d’une séance d' « entretien » entre les étapes de bloc à Toronto et Vail en juin, je me suis faite une blessure au genou, que nous pensions à l’époque être une entorse du ligament latéral interne et de la patte d’oie. J’ai laissé faire car ne me sentais pas particulièrement gênée. Mais après un mois, j’avais des douleurs intenses à l’extérieur et l’arrière du genou, m’handicapant vraiment sur certains mouvements. Avec le planning en prévision (étapes « tests » en juillet de Chamonix et Briançon, les championnats du Monde de bloc à Munich mi-août, Arco fin août et les Monde diff et vitesse à Gijon mi-septembre), je n’ai pas pris le temps de m’occuper de mon genou car j’étais trop focalisée sur l’objectif final. Au cas où cela n'aurai pas suffit, une semaine avant Munich, je me suis faite une méchante entorse, me doublant la cheville, lors d’un entrainement de bloc.

C’est donc avec un strap de contention à la cheville, une genouillère et un reste de lésion à l'épaule que j’ai participé aux 3 discipline du championnats du Monde. Malgré la douleur et la frustration d’être limitée dans mes performances, j'ai réussi à sauver les meubles : Je suis rentrée en demi-finale de bloc, en finale de difficulté et j’ai battu mon record, avec un temps à 10s57 en vitesse (alors que je n’étais que peu passée en dessous des 11 secondes avant).


Après un classement serré au combiné avec Mina Markovic et Petra Klingler, je m’octroie la première place au combiné et devient, pour la 6e fois, Championne du Monde.

Cette victoire, je l’ai vécu comme une surprise, enfin un peu car je visais le podium, comme une satisfaction après mon investissement, mais surtout comme un soulagement après avoir dû supporter et tenir le coup du fait de mes blessures. Honnêtement, après cette compétition, je n’étais pas sûre de repartir pour un tour. Mais la perspective de Bercy en 2016 était vraiment attirante, d'autan que j'avais déjà vécu l'événement en 2008 et 2012. Au bilan de Gijon, le combiné me plaisait, et je n’avais pu y goûter que durant 6 mois. Alors je me suis relancée dans un pari un peu fou, un challenge «plus haut» que le titre mondial : viser les tours de finale dans chaque discipline. Mais surtout, je me suis promise une chose : si je venais à être de nouveau blessée pour cette épreuve, je n’y participerais pas. Les entraînements et compétitions que j’ai faits durant cette année écoulée furent une épreuve et une frustration, presque à m’en dégoûter. Je veux vivre ma grimpe pleinement et ne pas avoir à supporter des limitations de cette nature, surtout sur les compétitions où il faut être dedans à 100% à l'instant T. En falaise, je respirais un peu plus, car je pouvais composer avec l’environnement et la diversité de ses détails. Alors qu’en compétition, on ne peut pas être très créatif et échapper à la rigueur du support, encore moins y mettre un ou deux essais.


2015

Après un premier genou en 2012, je me suis faite opérer du deuxième genou en janvier 2015, et ai repris ma 1ère compétition très tôt, en mars (championnat de France de bloc). Étonnement, même si j’étais loin d’avoir retrouvé les mobilités de mon genou, ce début de saison de bloc s'annonçait plutôt bien avec une 2ième place en championnat de France, et pour d'infimes détails je ne suis pas passée loin des finales en championnat d’Europe et Coupe du Monde de bloc.

Quand est arrivé le moment de commencer la saison de difficulté, les choses sont devenues moins agréables. Mes douleurs au genou sont redevenues insupportables, mais je voulais quand même participer aux championnats d’Europe du combiné à Chamonix, au terme desquels je termine 3e.


Suite à cela, j’ai décidé d’arrêter ma saison de compétition à la mi-juillet et de régler mes soucis de genou, ce qui n’avait pas été élucidé après ma première opération. En octobre 2015, après avoir identifié mon problème articulaire par une n ième IRM, j’ai subi de nouveau ma troisième opération d'un genou, me forçant à l’arrêt complet pendant 4 mois.


2016

Pour ma reprise, j’ai pris mon temps, avec en ligne de mire, le combiné à Bercy en septembre. Pour dérouler ma grimpe et retrouver mes sensations, j’ai beaucoup alterné les séances de kiné avec Thibault et de grimpe en falaise. Au fil des mois, j’ai senti une nette évolution par rapport aux 2 années précédentes. Néanmoins, il me reste encore des mouvements infaisables : les gros griffés en talon ou en pointe, et s’asseoir sur le talon : frustrant pour quelqu’un dont la grimpe s'appuie sur un maximum de situations de repos. Mes premières compétitions furent douloureuses. J’avais du retard dans ma préparation et surtout toujours mal au genou. Puis mi-juillet, après un mois et demi d'une progression lente, mais effective et régulière, de mes moyens et capacités, je me suis faite une lésion aux abdos, déplacée une vertèbre et blessées 2 côtes, lors d’un entrainement à Voiron, et ai remisé ce traumatisme à la compétition de Villars. Ce fut un énorme coup dur, je ne sais pas comment j’ai eu le courage de ne pas craquer. Peut-être que mes bonnes sensations à Vail et Chamonix m’ont convaincue de continuer.

Au final, après 2 grosses semaines d’un nouvel arrêt total, me faisant perdre un gros capital de sensations techniques et physiques, j'ai passé tout le mois d’août sur le TSF à Voiron pour m’entraîner spécifiquement en vitesse et en difficulté, supportant mes douleurs qui revenaient de façon récurrente. Sincèrement, ce ne furent pas les vacances idéales, d'autan que la rigueur inéluctable du temps qui défile aura bouleversé mon planning, me contraignant à sacrifier une grosse période de falaise. Ceci dit, j’ai capitalisé de supers moments avec les copains et copines s’entraînant aussi pour Bercy.


Bercy

Puis est arrivé le jour J de Bercy. Je me sentais prête et j’y croyais comme jamais, déterminée à conserver mon titre. J’avais tout mis en place (entraînements, cumul des disciplines, alimentation, repos, focus mental, exigences au regard de ma vie) pour que tout soit parfait pendant la compétition, et c’est ce que j’ai continué à faire sur place pendant les épreuves. Au bilan, je ressors extrêmement déçue par ma grimpe, mais aussi par beaucoup d'aspects de cette expérience... Parmi tous les choix qui s'offrent à ma vie, Perso, j'avais choisi de m'impliquer totalement.

La compétition

En qualif de diff, je subis la rapidité d’exécution nécessaire pour la première voie un peu longue, et je néglige l’intensité de la 2e voie.


En qualif de bloc, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais je n’étais à l’aise sur aucun bloc. Le premier bloc, fait de plats sur des volumes, a touché mes affects durement, en réveillant ma cheville, qui a peu de souplesse latérale depuis mon entorse, et ma douleur aux côtes. Il est épuisant d'être ainsi absorbée par la douleur dans un moment pareil, car il m'est insupportable de ne pas grimper comme je le veux, d'autan que c’est le genre de bloc qui fait ma force, tout en finesse et sensations de pieds. Je n’arriverai pas au bout de ce premier bloc. Je sors tout de même les 3 blocs suivants, mais je lâche beaucoup trop d’essais. Je finis le tour en ratant de peu un jeté sur le dernier bloc, me laissant une frustration intense et la rage de ne pas avoir été au bout de ce que je suis capable, de rater mon tour de qualification, avec en héritage de grosses douleurs costales.

L'instant passé et durant 4 jours je prendrai sur moi et ne laisserai pas de place aux regrets, ou à la frustration. Au terme du bloc, je me focalise sur la prochaine épreuve du lendemain matin : la vitesse. Franchement c’est l’étape que j’attendais le plus avec impatience, car j’y ai passé énormément de temps et de réflexions. J’avais hâte de voir ce que je pouvais produire. Malgré un après-midi de récupération et de sieste, je me suis réveillée le matin avec des douleurs de circonstance, particulièrement intenses et désagréables au niveau des tendons des biceps, triceps et avant-bras. Le simple fait de plier et déplier les bras sous charge était un labeur. Mes tours de practice en vitesse se passent bien, et je sens que je monte en précision. Pour mon premier run de qualification, je bats mon record personnel en situation de compétition et fais 10s48. Je suis rassurée évidemment, mais reste concentrée car je sais qu’il faut que j’assure le 2e run et je veux faire mieux. Difficile d’analyser pourquoi, mais je rate mon 2e run en faisant des erreurs de placements au milieu. Je n’améliore pas mon temps et ne réalise pas les moins de 10s que mes entraînements récents me permettaient d'espérer.


Encore une fois, pas le temps de trop y réfléchir, et je retourne me reposer et me mettre la tête dans la "difficulté" pour les demi-finales du soir. A la lecture, la voie à l’air chouette, bien ouverte, avec originalité. J’ai hâte d’y grimper. Une fois arrivée dans le dévers, j’adore la gestuelle et l'originalité des situations, mais je subis vraiment les mouvements physiques à biceps et à gainage. Malgré mes temps de gestion me protégeant d'un effet de "bouteille", mes tendons me font mal comme jamais. Je suis incapable de tendre mes bras avec relâchement comme à mon habitude. J’avance donc à un bon rythme et j’essaye d’être la plus sobre et efficace possible. Un mouvement d’inversée a raison de moi car j’ai trop mal. Je n'ai aucun contrôle sur la fermeture, sur un mouvement qui normalement me convient bien pour y être très efficace. Encore une fois je finis frustrée, mais je n'invoque là aucune excuse ni prétexte : si j’avais été un peu plus lucide, ou peut-être moins absorbée, j’aurai pu éviter ce mouvement et aller plus loin, d’autant qu’il y avait une situation de repos d'ici à 2 prises que j'avais évidemment intégrée à ma lecture.


Résultat et podium

Au bilan, j’ai le sentiment d’être passée complètement à côté de mes épreuves. C’est difficile de savoir pourquoi, surtout après tout ce que j’ai mis en place. Bien que courte et chaotique, j’ai fait une préparation à laquelle je n'y changerai rien, des périodes de récupération optimisée, une confiance de fer, une concentration réfléchie, une détermination et une rigueur à toutes épreuves... mais une fois sur la résine, ça ne marchait juste pas. Je ne peux invoquer ni la fatigue, ni les blessures, ni les douleurs, car j’aurais pu et dû faire mieux dans les moments clés. Ça me fait complètement rater mon double objectif, le titre et sa manière, et je finis à 20cm du sol sur la petite altimétrie du podium, avec une médaille de bronze autour du cou.


Avant de monter sur le podium, j’ai repensé à une discussion que j’avais eue avec mon ami Didier sur le port de Trogir en Croatie l’année dernière. On discutait des championnats du Monde et notamment de ma victoire en 2014, que je n’avais franchement pas célébrée ni appréciée au moment du podium, juste à cause de la façon dont j’avais vécu ma préparation et ma compétition du fait de mes blessures. Et là Didier m'a dit un truc du genre « quel que soit la sportif que tu es, quand tu montes sur un podium de championnat du Monde, sur n’importe quelle marche, c’est Ton moment, Ta consécration et tu dois en profiter. Même si cela ne dure qu'une seconde ou 1 minute, cela t'appartient, et c'est de ce moment dont tu te souviendras des années après »... Alors c’est ce que j’ai fait, j’en ai profité à ma façon, j’étais émue de ce partage avec des milliers de personnes, ma famille, certains de mes meilleurs amis, et les copains que je connais depuis toujours. Pour ça j’ai versé une larme de tristesse, puis de joie, puis s’est transformée en nostalgie, car je savais au fond de moi que c’était certainement, et pour quelques temps, la dernière fois que je vivais un moment de cette nature.


La fin

Cette saison 2016 m’a confirmé que faire de la compétition ne m'aura pas fait vibrer comme avant. Dans ces conditions, je ne pouvais pas avoir la même motivation, ni la même envie. Je ne sais pas si je suis usée par mes blessures, ou si pour autant, c’est juste un effet logique après mes 13 années en équipe de France, 16 en compétition...

C’est donc les larmes aux yeux que j’écris ces mots : il est temps pour moi de tirer ma révérence.

Comme je sais qu’on va me poser la question, non, je ne me ferme pas les portes des Jeux Olympiques, mais pour être honnête, j’ai besoin d’un gros break, de profiter de l’outdoor, de reconstruire mon corps et récupérer une bonne fois pour toutes de mes blessures. On verra où mon corps et mes motivations en seront le moment venu...

... et pour être honnête encore, pour cette opportunité exceptionnelle d'accéder aux JO, j'espère qu'on saura faire germer un règlement et un principe de sélection valorisant " la hauteur " de ce " Bien " collectif.

Il m’est impossible de remercier ici tous les gens qui ont croisé mon chemin, qui ont marqué de leur empreinte l'aventure de cette destinée, qui ont fait qui je suis. Comme mes années et mes souvenirs ne seraient rien sans ce partage, je prendrai le temps de l'évoquer prochainement dans un autre blog.



Pour le déroulement de Bercy, je tiens quand même à remercier et dire bravo à la FFME et l’IFSC pour une organisation aussi conséquente au Top, et aux bénévoles pour leur travail de l’ombre. Vous portez là une elle réussite. Merci aux ouvreurs pour leur créativité d’une qualité digne de cet événement. Merci Christopher pour ta positivité et ton professionnalisme, tout cela ne serait pas aussi sérieux et festif sans toi. On se connait depuis si longtemps que c’est émouvant de t'avoir partager encore ces moments-là ! Enfin Bravo et merci aux athlètes qui m’ont fait revivre des perceptions rares, à m'en donner des frissons : les bloqueurs français, Micka, Manu et Jerem pour l’intensité délivrée dans votre finale ; Julia pour ta performance en demi-finale et ta combativité en finale ; Anak pour encore une belle démo ; Janja pour ta grimpe instinctive jusqu’au dernier mouv où tu m'as fait une belle frayeur ; Petra pour ta performance remisée sur chaque bloc et l’émotion contagieuse que tu m'as procuré ; Anouck, de m’avoir fait vibrer jusqu'à m'en faire perdre la voix ; Gautier, d’avoir été solide jusqu’au bout, c’est toi qui m’auras donné le plus de stress, de fierté et de joie en même temps ; et enfin je ne peux pas ne pas parler du run d’Adam en finale, un grand moment d'exception sportive. Ainsi la compétition, et plus encore la performance, n'est pas affaire d'égo ou de chauvinisme... c'est une générosité exacerbée par le partage. Merci donc au public, d’avoir fait de Bercy l'un des plus grands événements de grimpe auquel j’ai pu participer.